Je vais commencer par une histoire vraie. Enfin, un mélange de plusieurs histoires — mais tout ce que je décris s’est vraiment passé.
Cet article part du principe que vous avez déjà répondu à la question préalable : vous avez décidé qu’un jeu est la bonne réponse à votre besoin pédagogique. Si ce n’est pas encore fait, commencez par un autre article — Partir du besoin, pas du jeu, dans la conception d’un dispositif pédagogique.
Un responsable formation me contacte. Il m’explique que le jeu pédagogique, c’est intéressant, mais pas toujours efficace — et qu’il envisage de tout passer en digital. Je lui pose des questions. J’apprends qu’il a fait concevoir un jeu sur plateau sur la conduite de projet par un studio de game design, que les retours des participants sont mauvais, et que personne ne l’utilise — malgré un budget conséquent.
Il me montre le jeu. La production est propre, le matériel est beau, l’ensemble fait ludique. Mais pédagogiquement, c’est un désastre.
Quatre problèmes, que je retrouve régulièrement dans des jeux conçus sans culture pédagogique.
Un bon jeu pédagogique n’est pas nécessairement celui qui est le plus ludique. C’est même souvent le contraire.
Un jeu de divertissement est conçu pour que le joueur passe un bon moment. Le plaisir est la finalité. Dans un jeu pédagogique, le plaisir est un levier — pas une fin en soi. Ce qui compte, c’est ce que le participant fait, comprend, remet en question et emporte avec lui après la session.
Ça change tout dans la conception. Certains mécanismes très ludiques — classements, récompenses, compétition — peuvent capter l’attention mais détourner de l’apprentissage. Les participants se concentrent sur la victoire, pas sur la situation simulée. Le jeu devient une fin en soi. L’apprentissage, lui, attend.
À l’inverse, un jeu qui crée de la frustration contrôlée, qui oblige à des arbitrages difficiles, qui place les participants dans des situations inconfortables proches de leur réalité — ce jeu peut sembler moins « fun », mais il est souvent beaucoup plus efficace. Parce qu’il provoque quelque chose. Et c’est ce quelque chose qui nourrit le débriefing.
Le game design est un des éléments de la conception d’un jeu pédagogique. Un seul.
Un game designer sait construire une mécanique cohérente, équilibrée, engageante. Il sait gérer la tension, la progression, l’expérience joueur. Ces compétences sont réelles et utiles.
Ce qu’il ne sait généralement pas faire — à moins d’avoir une formation pédagogique sérieuse — c’est définir des objectifs d’apprentissage opérationnels, choisir une mécanique qui simule réellement les situations professionnelles visées, construire un débriefing qui transforme l’expérience en apprentissage transférable, et insérer le jeu dans une séquence pédagogique cohérente.
Faire concevoir un jeu pédagogique par un game designer sans pédagogue, c’est comme faire concevoir une formation par un expert métier sans formateur. L’expertise du sujet ou du jeu est là — mais la pédagogie manque. Et c’est la pédagogie qui fait que ça fonctionne.
Le responsable formation dont je parlais en introduction a fait une erreur de catégorie — il a confondu « réalisation d’un jeu » avec « réalisation d’un dispositif qui intègre des activités ludiques pour développer des compétences ».
Ce glissement est entretenu par un vocabulaire qui séduit : gamification, game design, design thinking, expérience utilisateur, neurosciences. Ces termes sont légitimes dans leurs domaines. Accolés à la formation professionnelle, ils créent parfois l’illusion que la forme suffit — qu’un jeu bien conçu visuellement est automatiquement un bon outil pédagogique.
Ce n’est pas le cas. La forme peut donner temporairement envie de jouer. Elle ne crée pas l’apprentissage, voire elle l’empêche.
Avant de choisir une mécanique, avant de penser au plateau ou aux cartes, avant de contacter un game designer ou un illustrateur, il faut avoir répondu à ces questions :
Quand ces réponses sont claires, le travail avec un game designer devient utile et précis. Sans elles, le risque est de financer un beau jeu qui ne sert à rien.
Je lui ai montré des séquences pédagogiques utilisant des jeux et des activités ludiques conçus sur la conduite de projet — en mettant en avant le scénario pédagogique, les bénéfices, le lien avec la réalité de ses équipes. Il a été convaincu.
On a gardé environ 15 % de son jeu existant. Le reste a été reconstruit avec une logique pédagogique en tête dès le départ. C’est souvent comme ça que ça se passe quand on repart du bon endroit.
Pourquoi ne pas confier la conception d’un jeu pédagogique à un game designer ?
Un game designer maîtrise les mécaniques de jeu — pas la pédagogie. Il peut concevoir un jeu engageant qui ne développe aucune compétence réelle.
La conception d’un jeu pédagogique efficace demande de partir des objectifs d’apprentissage et des situations professionnelles à simuler, avant de penser à la mécanique.
Un jeu pédagogique doit-il être ludique ?
Le ludique est un levier, pas une fin. Un jeu trop centré sur le plaisir peut détourner de l’apprentissage.
Ce qui compte, c’est que les participants vivent des situations qui provoquent quelque chose — une décision difficile, une prise de conscience, une friction productive — et que le débriefing permette de transformer cette expérience en apprentissage.
Qu’est-ce qui fait qu’un jeu pédagogique fonctionne vraiment ?
Quatre conditions : un objectif pédagogique précis, une mécanique qui simule des situations professionnelles réelles, un débriefing structuré, et une insertion dans une séquence pédagogique cohérente.
Sans ces quatre éléments ensemble, le jeu peut être agréable — mais il ne développe pas de compétences.
Peut-on utiliser un jeu existant dans une formation ?
Oui, si ce jeu a été conçu avec une logique pédagogique solide et si on l’insère dans une séquence qui lui donne du sens.
Un jeu sorti de son contexte pédagogique perd une grande partie de son efficacité — même s’il est excellent en lui-même.
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